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Saint Vincent (ou quelqu'un qu'on puisse faire passer pour tel ! )

Le coteau  de Seine, que domine la vieille église de St Fargeau, était, jusqu'au dernier quart du XIX° siècle, couvert de vignes. Au recensement de 1841, à Tilly et St Fargeau, 51 ménages sur  97 déclarent la vigne comme ressource principale. Aussi, Saint Vincent, patron des vignerons, y était particulièrement vénéré.... 

"Hier 30 juin (1854) la foudre est tombée sur le clocher de Saint Fargeau sur Seine et y a causé d'assez graves dommages. Les enfants qui se trouvaient réunis dans l'église au moment de l'orage venaient heureusement et comme providentiellement d'en sortir. Au 5 ou 6ème coups de tonnerre, ils se rendaient sous le porche et, dès que la pluie parut un instant s'apaiser,ils gagnèrent les maisons voisines. Un peu après, la foudre pénétrait dans la sacristie des chantres, de là passait dans le chur, brûlait un coin du banc où étaient placées les jeunes filles qu'on préparait pour la première communion, renversait la boiserie puis le tableau de l'autel Saint Vincent et les vases qu'il a brisés. Il y a eu aussi des dégâts sur la toiture que nous ne détaillerons pas ici. C'est la 3ème fois que cet événement se renouvelle depuis 1778." (Registre -journal paroissial 130)

 

Ce tableau avait été commandé, à la veille de la Révolution par le curé de la paroisse, Joachim Deverel : "même année (1778) transporté les images de St Fargeau et de St Georges, deux petits autels aux deux côtés du choeur dans la nef, portraits neufs de St Vincent et St Hubert ..." (Registre -journal paroissial ; f°343). ... La foudre l'a gravement endommagé et il semble irréparable.

Les malheureux habitants de la commune alertent les autorités : "ils ont conçu l'espoir que cette perte pourrait être réparée par la munificence de sa Majesté l'Empereur (Napoléon III)" écrit le Préfet au ministre des Beaux Arts, le 14 décembre 1854. Il ajoute "le succès de cette demande produirait un très bon effet dans cette partie de mon département"...
En mars 1855, De Beauverger, le député local, entre en lice : "ce don serait accueilli avec tant de reconnaissance par nos populations, qui y voient l'emblème présent de la sollicitude et de la générosité de l'Empereur...Nos pauvres vignerons de St Fargeau, frappés par la gelée dans leurs champs, par la foudre sur leur autel, ont des droits à l'intérêt du gouvernement..."
Deux ans plus tard, Beauverger revient à la charge. Sa lettre témoigne de ses scrupules de conscience mais surtout de la haute estime dans laquelle il tient ses électeurs ! : "Il parait que ces braves vignerons tiennent essentiellement à leur Saint. Le complément des bontés de Monsieur le Ministre à leur égard serait donc le choix d'un Saint Vincent ou de quelqu'un qu'on pût faire passer pour tel. Je crois que ce moyen est permis quand on a peu de temps devant soi, mais la conscience serait plus tranquille si l'on pouvait obtenir le vrai saint" .

Une telle largeur d'esprit emporte les dernières résistances du ministre qui annonce, le 10 août 1857, la mise à disposition d'un tableau. En septembre, le maire, Moreau-Chaslon, prend à sa charge l'encadrement et le transport. Les archives ne nous disent malheureusement pas la réaction du conseil de fabrique à l'ouverture du colis : il s'agit d'une copie de la Cène de Philippe de Champaigne ! Mais où est donc passé Saint Vincent ?
Il y a,bien sûr, devant le Christ, la coupe de vin qu'il va partager à ses disciples. Le ministre aurait-il connu l'explication liturgique donnée au XIX° siècle par Dom Guéranger ? Vincent, le diacre de Saragosse, aurait été choisi comme patron par les vignerons pour le rôle du diacre à la messe : "C'est lui qui verse dans le calice le vin qui va bientôt devenir le sang du Christ".
 


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Pas dupes, nos "braves vignerons" accrochèrent respectueusement la Cène (avec une plaque Don de l'Empereur) au fond de l'église. Mais ils préférèrent replacer leur Saint Vincent, rafistolé tant bien que mal, sur son autel, dans sa chapelle où il se trouve encore aujourd'hui. Ils lui confièrent aussi la bannière de leur confrérie et lui offrirent un peu plus tard un vitrail à l'effigie de leur saint patron.


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Scripta manent : la base ARCADE des Archives Nationales est un précieux outil pour retrouver l'origine et l'histoire d'oeuvres d'art acquises par l'Etat au XIX° siècle et attribuées à des édifices publics (églises,mairies etc...). Elle renvoie à la série F21 où l'on trouve aussi les dossiers de commande aux artistes ou copistes de l'époque. C'est là (An F21 ART 0417:DRO 44) qu'est conservée la correspondance citée ci-dessus. L'église de St Fargeau possède un autre tableau offert par l'Etat en 1849 (An F21 Art 27 Dro 37). DRO 37). Il s'agit d'une copie par Jean-Léon Dusautoy d'un "St Joseph et l'Enfant Jésus" de Murillo conservé au musée Condé de Chantilly.

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