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 Une nuit d'escale agitée au Coudray

Le 8 mai 1665, un jeune prêtre italien originaire de Bologne, Sébastien Locatelli, embarque à Paris sur le coche d'Auxerre. Venu l'an dernier visiter Lyon puis Paris, il s'en retourne maintenant dans sa patrie. Il nous a laissé un pittoresque récit de son voyage, excellente source sur les conditions du voyage au XVIIème siècle. Il quitte Paris trois heures après le lever du soleil "parmi les cris des enfants et des femmes et le désordre de tous ces gens entassés qui se disputaient un pouce d'espace, assis avec ses compagnons sur des ballots de marchandises comme sur un trône et voyant jouer de là cent comédies à la fois". Après quatre lieues, il fait un excellent repas à Châtillon : "après trois autres lieues nous arrivâmes au Coudray où le souper fut meilleur encore".

"Mais la nuit ne fut pas si bonne, car la troupe maudite de toutes les femmes de la barque vint se loger près de nous et alluma un grand feu. La chaleur et le vin les enivrèrent et, comme tu penses, lecteur, nous ne pûmes dormir. Les bateliers nous laissèrent au lit quatre heures au plus et nous appelèrent, je crois, avant minuit pour nous faire embarquer. En voulant entrer dans la barque, trois de ces femelles ivres tombèrent à l'eau, et ce fut un spectacle ridicule et pitoyable à la fois que de les voir, le visage tout en feu, rouler les yeux, pleurer et crier à l'aide ;

 

Personne ne semblait touché par toutes ces contorsions que leur faisaient faire la chaleur du vin et la froideur de l'eau. Les bateliers, par intérêt plutôt que par charité, les saisirent par leurs vêtements avec des crocs de fer et les tirèrent sur le rivage. Sitôt rentrées dans la barque, elles oublièrent le danger passé et commencèrent à se prendre aux cheveux et à se battre en s'accusant mutuellement de leur chute. Elles avaient pourtant fini par se taire, quand un quidam, éteignant la lumière au milieu du bateau, en faisant mine de vouloir la moucher, essaya de couper la bourse d'un nigaud, son voisin.

Mais il manqua son coup; l'autre, qui par bonheur, avait les mains dans ses poches, sentit la main du filou s'y glisser et cria au voleur. La lumière apportée aussitôt du dehors découvrit le coupable à tout le monde. Il voulait faire le méchant avec son épée, mais le vacarme cessa bien vite, car on jeta brutalement le larron hors de la cabane, où il resta à l'air sans pouvoir rentrer. Il nous fut possible de dormir quelques instants, étendus tant bien que mal sur les ballots de marchandises".

Notre voyageur poursuit sa route "enseveli dans la barque où le plafond de bois et nos bons manteaux ne purent nous protéger contre la violence de cette pluie chassée par le vent à travers les fissures". Jusqu'à Auxerre, il partagera son temps entre la célébration de la messe pour les voyageurs dans de misérables églises de village et des rencontres galantes ( mais platoniques). Il aura même droit, à deux lieues d'Auxerre, à "un combat à l'épée de cinq hommes contre trois ...dont la cause était une jeune fille belle et bien vêtue..." Il continue ensuite en carosse jusqu'à Châlons sur Saône où il embarque de nouveau jusqu'à Lyon, rejoignant enfin l'Italie par Genève.

Le "Voyage de France, moeurs et coutumes françaises (1664-1665)", relation de Sébastien Locatelli, prêtre bolonais, traduite sur les manuscrits autographes, a été publié, avec une introduction et des notes, par Adolphe Vautier, à  Paris, chez A. Picard et fils en 1905. Il est en ligne sur Gallica, ( http://gallica.bnf.fr/ ).

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