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Notre Dame de Pringy,"sanctuaire à répit"

L'importance donnée au baptême par le christianisme a posé très tôt la question du devenir des enfants morts avant d'être baptisés et, à fortiori, des enfants morts-nés. Dès le XIII° siècle, les théologiens ont imaginé pour eux un lieu "neutre", un état mal défini, ni paradis ni enfer, les limbes. Face à cette conception froidement fonctionnelle, la foi populaire a su trouver d'autres ouvertures. Sous des dehors naïfs, elles témoignent d'une espérance en la miséricorde de Dieu que les clercs mettront des siècles à admettre...

Les enfants qui meurent sans recevoir le baptême ne peuvent aller au ciel. N'ayant pas commis de péchés personnels, ils ne sont pas soumis aux peines sensibles, ils ne brûlent pas dans le purgatoire ou dans l'enfer; mais ils vont dans les limbes. La perspective n'en est pas moins douloureuse et tragique; ils y subissent ,en effet, la peine essentielle des damnés, qui est l'éternelle privation de la vue de Dieu.
Cette pensée devait être singulièrement cruelle au coeur d'un père ou d'une mère déjà meurtris par la mort de leur enfant et la ruine des espérances qu'ils avaient pu mettre en lui. Pour les esprits portés au rationalisme, ce fut pour beaucoup un germe d'incrédulité. Pour ceux chez qui la foi, maîtresse de l'esprit et de l'être pensant tout entier, maintenait son souverain empire, la révolte du coeur sut créer une espérance nouvelle, un miracle de tendresse. Ils l'obtinrent des saints et surtout de la Vierge, la Mère douloureuse, dont le Fils fut crucifié. Certes, ils eussent souhaité que l'enfant revînt à la vie et prit la place qu'on lui destinait au foyer; mais ce regret était presque entièrement noyé dans l'effroi du dam possible et ce n'était pas cela qu'ils demandaient: brisés, frappés, foudroyés, ils portaient à quelque sanctuaire vénéré le petit cadavre. Priant avec angoisse: « Rendez, disaient-ils, rendez à notre enfant quelques instants de vie pour que l'on puisse le baptiser; ouvrez-lui la porte des cieux ! » Et souvent le saint ou la Vierge se sont laissés toucher. Les registres paroissiaux ont consigné ces résurrections par centaines et par milliers, attestant du même coup la puissance de la foi et la force de l'amour maternel, dans l'invention d'un miracle qui suscite encore notre émotion attendrie.

SAINTYVES (Pierre), En marge de la Légende Dorée, 1931.
réédition Robert Laffont, collection Bouquins, Paris, 1987, page 625-643.

Les anciens registres de l'église de Pringy ( célèbre par sa Vierge Noire), conservés aux Archives départementale, ont gardé trace de ces "miracles".Gabriel LEROY a transcrit quelques-uns de ces extraordinaires actes de baptême dans une brochure publiée en 1862 ( ADSM AZ 14840).

« Le vingt sixiesme octobre mil six cent soixante et deux, a esté apporté un enfant mort-né, de la paroisse de Nandi, fils de Etienne Colin et de Catherine Colas, par Marie Bourneant, et iceluy enfant exposé devaint l'imaige de Ste Vierge, mère de N.S.J.Ch, dans la chappelle du prioré de Pringy; lequel par les prières de lad. Ste Vierge, a montré des signes de vie, comme de seigner par lune des narines et par le nombril; et s'est pris à jetter, par le vent de son souffle, une plume que l'on avait mise sur sa bouche; et ensuite, a esté, iceluy enfant, ondoyé par Claudine Vignier, sage-femme du dit Pringy; présents la dite Bourneant, Simonne Delacroix, veuve de feu Toussaint Tourbillon, Guy Delacroix, Marie Delacroix, qui me l'on attesté ce vingt sixsième octobre 1662, et est enterré dans le cimetière ».

 G.Prime, curé

La hiérarchie de l'Eglise s'était depuis longtemps opposée  à ces pratiques. L'évêque de Sens, dont dépendait Pringy, les avait faites interdire par un synode en 1524. Les évêques de la Contre-Réforme catholique, surtout s'ils étaient "jansénisants" comme Mgr de Gondrin, y étaient particulièrement vigilants. La visite pastorale de 1672 en témoigne :

«7. L'on a notifié au dit curé la défense à lui faite par Mgr sous peine de suspens de tolérer ou en aucune manière que ce soit souffrir l'abus et la superstition des enfants morts-nés, que l'on apportait à Notre Dame de Pringy et à qui on conférait le baptême comme si la vie leur eut été rendue par miracle pour ...».

L'interdiction sera renouvelée dans les statuts synodaux de 1692, page 26 : « Du sacrement de Baptême...VI.- Nous défendons très étroitement à toutes personnes de porter ou faire porter à certains lieux de dévotion, soit dedans ou dehors le diocèse, des enfants morts sans baptême, sous le prétexte superstitieux d'obtenir par des prières que l'on ferait faire sur ces enfants qu'ils ressuscitassent un moment pour recevoir le saint Baptême; nous enjoignons aux curés de tenir la main à l'exécution de cette ordonnance et de nous avertir de ceux qui y contreviendraient ». (ADSM 16°1428)

Ces interdictions ne semblent guère avoir eu beaucoup d'effet. Gabriel Leroy rapporte d'autres actes de 1701 et 1721 :etc..sur lesquels on peut néanmoins noter que ce n'est pas le curé qui baptise... « Cejourd'huy neuviesme octobre, jour de St Denis, a esté ondoyé par Denise Pelletier, veuve de feu Blaise Pannier, un enfant mort-nay de François Poulin et de Marie Séné, ses père et mère, de la paroisse de St Aspais, attendu qu'ayant été exposé l'espace d'environ deux heures devant l'image de Très Ste Vierge Marie, il a donné des marques de vie, comme ouvert l'oeil droit qui estoit entièrement fermé, saigné du nez, ouvert la bouche et tiré la langue sur le bord des lèvres, et devenu chaud estant auparavant fort froid; et c'est ce qu'ont veu Pierre Maslé, Jean Patry, Jean Clemens, la dite Pelletier, Marguerite et Geneviève Meunier, la veuve Patry, Marie Fourget et autres qui m'ont asseuré le tout être très véritable; et a été enterré le dit enfant au cimetière de cette paroisse quelque temps après, avec les prières et suffrages accoutumés, en présence des sus-dits qui ont déclaré ne savoir signer ».

Baume, Curé


Au début du XVIII° siècle, le fait n'a rien d'exceptionnel comme en témoigne le gros "Traité des superstitions selon l'Ecriture Sainte, les décrets des Conciles et les sentiments des Saints Pères, et des théologiens" par M. Jean-Baptiste Thiers, paru en 4 volumes à  Paris de 1697 à 1704 (Bibliothèque de Melun, fonds ancien, D° 3033). L'étude très détaillée de Pierre Saintyves, citée plus haut, étudie le phénomène sous un angle "folklorisant" et quelque peu "rationaliste".

Le sujet a été entièrement repris, dans une approche inspirée par l'histoire des mentalités, dans GELIS (Jacques) L'arbre et le fruit, la naissance dans l'Occident moderne, XVI°-XIX° siècle, Fayard, Paris, 1984. : « Ces sanctuaires de vie ont été fréquentés du XIV° au XIX° siècle, principalement en Flandre, en Picardie, en Alsace, en Lorraine, en Bourgogne, en Savoie, en Provence et en Auvergne. Quelques 260 sites, certains occasionnels, d'autres d'une étonnante permanence ont été recensés en France; des dizaines d'autres en Belgique, en Allemagne méridionale et rhénane, en Suisse, en Autriche et en Italie du Nord. La fréquentation des "sanctuaires à répit" constitue sans doute l'une des manifestations les plus durables, les plus profondes et en même temps les plus secrètes de la religion populaire en Europe occidentale».

Et plus récemment Jacques Gélis, Les enfants des limbes. Mort-nés et parents dans l'Europe chrétienne, Paris, Audibert, 2006.

Jean ROBERT :Appel à témoins: Pourriez-vous nous faire connaître ( arhfilariane@mail.chez.com ou à : Jean ROBERT, 1 rue de la Citanguette, 77310 St Fargeau-Ponthierry ) d'autres exemples de sanctuaires à répit en Seine et Marne rencontrés en dépouillant des registres paroissiaux ? Merci !
 

Sur la Vierge "Noire" de Pringy, on peut consulter la notice qui lui est consacrée dans : FORGEARD (Laurence), L'âge d'or de la Vierge et de l'Enfant, le XIV° siècle en Seine et Marne, Editions du Chêne, Paris, 1995.

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