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LE VOYAGE RACCOURCY D'UN QUIDAM A FONTAINEBELLEAU
avec plusieurs choses rares et curieuses qu'il a veües, ensemble la relation véritable
de tout ce qu'il a veu, faict et s'est passé tant en son aller qu'en son revenir...
De plus, une charte du chemin de Fontainebleau qu'il faut tenir;
le tout enrichi de figures, composé et calculé par le même auteur
A Paris, chez Nicolas Gougnio, à la rue pavée d'estouppes, à l'écu de France et de Navarre
MDCXXXI
 

Parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l'Institut, quai Conti à Paris, figure sous le n° 169, un petit cahier de deux douzaines de pages. L'auteur y a écrit, en caractères d'imprimerie, le récit de son voyage à pied de Paris à Fontainebleau (et retour) où il s'est rendu pour affaires et aussi "par extrême désir de voir le pays" ! Mais la description des paysages (effrayants !) et monuments (magnifiques !) ne l'empêchent pas de juger logement et nourriture !
Ce texte a été publié dans le Bulletin de la Société d'Histoire de Paris et de l'Ile de France de 1888, page 46 sq. Le texte complet est disponible dans la bibliothèque numérique Gallica
: Voyage dun quidam à Fontainebleau (1631),

EN ROUTE
         Estants doncques, par la grace de Dieu, partis, moy et un mien amy, le 14 d'octobre 1631, à 5 heures et demie du matin, deParis, par la porte Saint Michel, nous arrivâmes à 7 heures à Ville-Juifve, qui est un gros village, là où ne ne busmes point, ne pensant pas au chemin que nous avions encores à faire sans trouver de village, car nous eusmes encore ceste grande traite de Longboiau à parfaire (laquelle contient trois bonnes lieües) sans boire ny manger, enfin nous trouvasmes le bout avec plusieurs regrets et soupirs de n'avoit point beu à Ville-Juifve, et entrasmes entre 10 et 11 dans le vilage de Juvisi dedans lequel, en récompense de ceste grande faute que nous avions commise, nous nous espargnâmes pas, car, en despit de cela, nous allasmes loger à la meilleure hostellerie qu'il y eust point desdans le vilage, qui est assez gros et quasiment farcy de cabaretz.
          Nous partîmes de ce lieu environ sur le midi et, gaignant toujours pays, nous allasmes passer une petite rivière qu'on nomme Ivette, et alasmes à Rist. De Rist à Saint-Just, et de Saint-Just nous arrivames entre 3 et 4 à Essonne, où nous busmes un coup fort gaillardement à la santé l'un de l'autre. Nous en partismes à 5 heures et passâmes la rivière qu'on nomme Some (l'Essonne), pour venir coucher à Ponthierry, qui en est éloigné de deux lieües; là, nous nous traictames en honestes gens et nous alasmes après cela coucher.
          Le lendemain busmes un doigt de vin à la santé des compagnons, mangeasmes morceau de pin et un oeuf frais sans dire mot à personne ; après cela nous nous armasmes chascun d'un baston, et allasmes, entre 5 et 6, passer le pont sous lequel passe la fameuse rivière de Saint Sauveur (l'Ecole) et, bien joyeux d'approcher tousjours de Fontainebleau, nous poursuivismes notre chemin en ceste sorte, car le malheur fut que nous ne trouvasmes point aucun vilage sur le chemin, mais il nous falust faire 4 lieües entières jusqu'à Fontainebleau, sans boire et sans mangert ; et encores pour nous consoler, nous n'avions devant nos yeux qu'affreuses et horribles montaignes pleines de grosses pierres l'une dessus l'autre.....Enfin, sans y penser, nous allasmes quasi cheoir dans Fontainebelleau...

 FONTAINEBLEAU
      
Là, notre quidam va constater à ses dépens les conséquences de la venue de la Cour à Fontainebleau: flambée des prix et impossibilité de se loger ! Tout premièrement, nous allasmes gouster s'il y avoit de bon vin en ce lieu...Il estoit assez bon mais un peu trop salé, car on nous le vendit douze solds la pinte. Après cela nous allasmes au logis où demeure Monseigneur le Garde des Sceaux (Monsieur de Bullion, avec qui il avait à faire mais qui était allé à son conseil). Son portier nous dict que nous allassions pourmener au chasteau. ...Nous trouvasmes le Roy (Louis XIII) qui estoit prest de sortir pour aller à la chasse à Fleury...et le vismes entrer dans son carrosse, jusqu'auquel Monseigneur le Cardinal (Richelieu) l'accompagna...Ils visitent la Galerie de François 1er en laquelle estoit pourtraicte quelque histoire de Dieux mais admirent surtout le Jardin du Roy et l'Etang des Carpes.
A leur retour, Monsieur de Bullion n'est toujours pas visible. Il faut passer la nuit sur place mais impossible de trouver place dans une auberge ! Le portier offre de les héberge
r mais nous ne serions pas mieux couchez que lui, c'est à dire sur la paille.. nous allasmes soupper auparavant à une hostellerie...où nous mangeasmes partie d'une épaule de mouton qui estoit bien savoureuse...nous retournasmes à notres giste, qui fust sur la paille, dedans une étable, au dessus de celle où estoient les chevaux; nous eumes assez de mal la nuict à dormir...le lendemin, nous vidasmes quelques bouteilles ensembles avec les compagnons à cause de la courtoisie qu'ils nous feirent de nous permettre de coucher dedans leurs palais;
Après avoir réglé leurs affaires avec Monsieur de Bullion, ils retournent au Jardin de la Reine : au mitan se veoit une très belle et rare fontaine où Diane y préside, accompagnée d'un grand cerf et de ses chiens de chasse qui jettent de l'eau par plusieurs endroits...Mais ils admirent surtout, dans la Galerie des Cerfs, les trophées de la chasse royale !  Enfin, après un dernier tour dans les jardins et la visite du jeu de paume, aiant dict adieu à Fontainebelleau, nous en partismes environ sur le midy...

SUR LE CHEMIN DU RETOUR
       .
.. nous nous en retournasmes par un autre chemin car nous vinsmes, après avoir passé deux lieües de forêt à Chilly (Chailly), de Chilly à Orgenoist, d'Orgenois à Pringist, de Pringist à Géonville (Jonville) où nous busmes un coup ; là est une source d'eau claire en forme ronde qui est très agréable à veoir.Quant à la structure, elle ne doit rien à personne, si non à la nature. Son eau est si belle et si claire qu'elle m'a invité d'en boire, laquelle j'ai trouvé fort bonne...
De Géonville, nous nous arestames au Plessy pour coucher; nous arrivasmes en ce lieu sur les six heures, après avoir fait cinq lieues depuis Fontainebelleau; là, nous nous traitasmes assez bien et mangeames un morceau de beuf, des noix, du raisin et beûmes d'assez bon vin, puis nous allasmes nous coucher. Le voyage se continue par Essonne et Juvisy où nousnous traictasmes fort bien car nous mangeasmes une omelette de six oeufs, puis une salade de betrave et de chiquorée, puis du fromage et des noix; nous y busmes d'assez bon vin qui nous cousta six solds. Après Longboiau et Ville-Juifve...nous fismes voile droict vers Paris où nous arrivasmes sur les 4 heures et demye, un peu fatigués du chemin....Notre logis (à cause de cette longue absence) nous sembla tout changé...Ayant beu un doigt de vin, nous allasmes nous reposer.
Au reste, je vous diray que je n'ay eu aucune mauvaise fortune en mon voyage mais, au contraire, toujours beau temps, point trop de chaleur; enfin, j'en suis revenu à mon honneur et en aussi bonne santé qu'avant de partir..

A Dieu vous recommande.             De Paris ce trentiesme octobre 1631.

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